Changement climatique - bienvenue dans le monde décarboné

Au fait, ça ressemblerait à quoi un monde décarboné ? Sa nécessité ne fait guère de débat mais quelles en seraient les modalités ?

Trajectoire 1,5°C modélisée par le GIEC (scénario SSP1-1.9, le seul permettant d’obtenir une stabilisation du réchauffement d'ici la fin du siècle), loi Climat et Résilience en France, Pacte Vert en Europe... plusieurs options sont en lice pour tenter d'éviter la catastrophe climatique.

Adhérer à la lutte contre le changement climatique c’est aussi se préparer aux conséquences de ces programmes. Quel serait l’impact sur nos modes de vie et nos libertés individuelles ? Une société poursuivant de tels objectifs serait-elle un challenge ou un enfer ?

Revue des mesures pouvant affecter notre quotidien (les autres mesures ne sont pas traitées ici).

Trajectoire 1,5°C : l'option la plus puissante (-67% d'émissions d'ici à 2030)

Une étude permet de bien visualiser les conséquences de cet objectif ; il s’agit d’une modélisation réalisée en février 2019 par BL Evolution, un cabinet parisien, qui a défini les conditions d’un mode de vie permettant de maintenir le réchauffement climatique en deçà de 1,5°C [1].

Les mesures ciblent une empreinte carbone par habitant de 3,7 tonnes équivalent CO2 en 2030, soit le tiers de ce qu’elle était en 2017 (67% de baisse) ; elles sont puissantes. Un grand nombre touchent directement nos modes de vie (il s'agit d'exemples de mesures types, décrites et mesurées dans l'étude) :

LOGEMENT :
- interdiction de construction de nouvelles maisons individuelles

- diminution de l’espace utilisé par personne pour le logement (de 20%)
- obligation pour toute parcelle de jardin de devenir productive
- diminution des températures de chauffage dans les logements (19°C maximum)
- établissement d’une température spécifiquement limitée la nuit (17°C maximum)

TRANSPORT :
- limitation à 110 km/h de la vitesse sur autoroute
- interdiction des véhicules dont la consommation est supérieure à 3l/100 km en 2023 et 2l/100 km en 2027
- fin de circulation des véhicules construits avant 2018 en 2030

- augmentation du taux de remplissage de 1,6 à 2,5 personnes par véhicule d’ici 2028
- interdiction de tout vol hors Europe non justifié d'une façon générale
- tolérance de 2 vols aller/retour long courrier maximum par jeune de 18 à 30 ans

TRAVAIL :
- généralisation des horaires fixes de travail pour simplifier le transports en commun et le covoiturage
- télétravail de 2 jours par semaine à partir de 2025 pour toute personne habitant à plus de 10 km de son lieu de travail
- diminution de 2% par an des km parcourus par les véhicules à usage professionnel
- obligation de justifier de l’intérêt d’un déplacement professionnel.

CONSOMMATION, ALIMENTATION :
- bannissement des téléviseurs de plus de 40 pouces
- division par 3 du flux vidéo consommé
- consommation limitée via des quotas pour les produits importés : en particulier café, chocolat, fruits exotiques
- diminution de la consommation de viande de 10% par an pour atteindre 25kg par personne et par an en 2030 (90kg aujourd’hui).
- la consommation de produits laitiers suit la même tendance : -10% par an

MESURES NATIONALES, ESPACE PUBLIC :
- interdiction de construction de nouvelles surfaces tertiaires et réappropriation des friches et des espaces vacants
- fin de l’artificialisation des sols
- limitation de la température à 19°C dans les espaces publics circulants et à 22°C dans les espaces statiques
- interdiction des poids lourds dans les zones urbaines
- mise en circulation de 50% de trains en plus
- construction d’un unique réseau 5G
- interdiction des publicités en ligne intégrés aux sites internet

Modélisation globale de la trajectoire de baisse des émissions (-67% d'ici à 2030), selon BL Evolution, pour garantir le maintien d'un réchauffement climatique en deçà de 1,5°C. Le graphe représente le résultat de toutes les mesures proposées [1].

France : la loi Climat et Résilience, critiquée pour sa tiédeur (-40% / 2030)

La loi française, dite "Climat et Résilience", a été largement critiquée pour son manque d'ambition. Promulguée en aout dernier, son objectif suit l'objectif initial de l'Accord de Paris, soit 40% de baisse des émissions d'ici à 2030 (l'objectif de l'Accord a été révisé en décembre dernier à -55%).

Inspirée des travaux de la Convention citoyenne pour le climat (seule une fraction des 146 propositions a été retenue), les mesures les plus significatives sont les suivantes :

  • Les cantines scolaires publiques et privées devront proposer dès la rentrée 2021 un menu végétarien hebdomadaire. À partir de 2023, les cantines de l’État et des universités devront proposer une option végétarienne quotidienne.
  • La création de zones à faibles émissions dans les agglomérations de grandes tailles. Dans ces zones, les voitures les plus anciennes seront interdites.
  • L’obligation pour les régions de proposer des tarifs attractifs sur les trains régionaux.
  • L'interdiction des vols domestiques quand une alternative en train existe en moins de 2h30.
  • La possibilité pour les régions de créer une écotaxe routière à partir de 2024.
  • La fin de la vente des voitures neuves les plus polluantes (émettant plus de 95 gCO2/km) en 2030.
  • L'encadrement de la bétonisation des terres. Le rythme d’artificialisation devra être divisé par deux d’ici 2030 (zéro artificialisation d’ici 2050).
  • La création d'un délit de mise en danger de l’environnement. Il pourra être sanctionné de 3 ans de prison et 250 000 euros d’amende.
  • Dès 2023, les propriétaires de passoires thermiques devront réaliser des travaux de rénovation pour pouvoir augmenter leur loyer.
  • Tous les ménages, mêmes ceux aux plus faibles revenus devront assurer les travaux de rénovation. Pour cela, ils auront accès à un mécanisme de financement spécifique.

La Commission européenne et le "Pacte vert" : l'option intermédiaire (-55% / 2030)

En juillet dernier la Commission européenne a exposé un ensemble législatif d’ampleur pour réduire les émissions de CO2 de 55% d’ici à 2030, en Europe (celui-ci devra encore être négocié avec les vingt-sept États membres et les eurodéputés).

L'objectif général est la fin des émissions nettes de gaz à effet de serre d'ici 2050. Tous les secteurs sont concernés, mais le domaine des transports est le plus ciblé. Et notamment les automobiles, dont les émissions de CO2 sont un des leviers majeurs et continuent d’augmenter. La mesure la plus forte est ainsi la suivante : en 2035 les nouvelles voitures (y compris hybrides) ne devront plus émettre de CO2. En l’état actuel de la technologie, sans substitution définie, cela signifie la fin des véhicules à moteur thermique à cette échéance.

D'autres mesures sont précisées : l'objectif de réduction de l’empreinte environnementale de l’aviation et du transport maritime en favorisant les carburants durables ou l'obligation pour le secteur public de rénover 3% de ses bâtiments chaque année, notamment.

Le programme coutera cher. Le citoyen européen sera touché au porte-monnaie. La hausse du prix du carbone, condition nécessaire au modèle envisagé, aura des répercussions sociales et économiques que l’UE entend compenser par la création d’un fonds social pour le climat qui doit aider les citoyens à financer ces investissements.

Mesures climat vs libertés individuelles 

On le comprend : assurer l’observance de ces mesures de lutte contre le dérèglement climatique sera compliqué. Cela impliquera sûrement une surveillance des modes de vies des citoyens. A ce moment-là se posera forcément la question du respect des libertés individuelles.

Selon Frédérique Laget, agrégée et docteure en histoire : « décarboner vraiment, c’est rompre avec les libertés individuelles, voire avec le pacte démocratique ». Car la mise en œuvre de ce nouveau mode de vie sera forcément « piloté par l’Etat, assorti de contrôle et de surveillance des populations. Car, sans cela, comment s’assurer que les jardins particuliers ont bien tous un potager, et que personne n’a pu se procurer plus de vêtements ou de café qu’autorisé ? » [2].

D'autres points de vue existent. La nécessité de l'action pour faire face à une menace mondiale peut changer le sens de la notion de liberté individuelle. Ainsi, d’après Augustin Fragnière, philosophe et environnementaliste à l’Université de Lausanne : « Dans un système démocratique qui fonctionne, les citoyens ont un certain contrôle sur les lois lorsqu’elles sont élaborées et votées : c’est là un critère procédural qui garantit la liberté [...] Pour en revenir à l’écologie : une loi environnementale qui viserait à interdire un certain nombre d’actions pour éviter une dégradation catastrophique de l’environnement dans l’intérêt commun ne doit pas nécessairement être considérée comme étant contraire à la liberté » [3].

Au-delà des contraintes et des difficultés, il faut se souvenir, pour conclure, que les mesures utiles doivent être appliquées globalement sur la planète. Les différents rapports du GIEC sont très clairs : un engagement fort en faveur d’un développement décarboné est nécessaire, autant qu’une coopération internationale pour y parvenir. Il ne s’agit pas de décarboner la France ou l’Europe mais bien le monde entier !

Alors pourra-t-on trouver une voie compatible avec les libertés individuelles des populations, et ce sur toute la planète ? L'avenir, incertain, nous le dira.

Références :
1. Comment s’aligner sur une trajectoire compatible avec les 1,5°c ?, BL Evolution, février 2019, https://www.bl-evolution.com/publication/comment-saligner-sur-une-trajectoire-compatible-avec-les-15c/
2. « Décarboner vraiment, c’est rompre avec les libertés individuelles, voire avec le pacte démocratique », Fredérique Laget, Le Monde, 3 septembre 2021, https://www.lemonde.fr/idees/article/2021/09/03/decarboner-vraiment-c-est-rompre-avec-les-libertes-individuelles-voire-avec-le-pacte-democratique_6093217_3232.html
3. Quel avenir pour notre liberté face à l’urgence climatique ?, Augustin Fragnière, propos recueillis par Hugues Wattebled, Socialter, août 2020, https://www.socialter.fr/article/libertes-urgence-climatique
• LOI n° 2021-1104 du 22 août 2021 portant lutte contre le dérèglement climatique et renforcement de la résilience face à ses effets, promulguée en aout 2021, https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043956924
• Pacte Vert pour l'Europe, https://ec.europa.eu/info/strategy/priorities-2019-2024/european-green-deal_fr
• Rapport du GIEC : résumé pour les décideurs - Traduction française simple et non officielle, travail collaboratif, 2021.
• Les propositions de la Convention Citoyenne pour le Climat, version corrigée 29 janvier 2021, https://www.conventioncitoyennepourleclimat.fr/
• « Il faut décarboner de toute urgence et de manière très radicale nos sociétés et nos économies », Johan Rockstrom, propos recueillis par Audrey Garric, Le Monde, 10 août 2021, https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/08/09/rapport-du-giec-il-faut-decarboner-de-toute-urgence-et-de-maniere-tres-radicale-nos-societes-et-nos-economies_6091011_3244.html
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Tags : décarbonation ; société décarbonée, monde décarboné ; réchauffement climatique ; dérèglement climatique ; GIEC 6ème rapport ; CO2 ; France ; monde ; Environnement ; biodiversité ; acidification des océans ; climate change ; biodiversity ; Natural development

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